Radio Suisse Romande » Bradley Manning risque la perpétuité (Interview de Nicolas Danet).
Dans l’affaire de WikiLeaks, il y a une personne dont on ne parle pas beaucoup : Bradley Manning, ce jeune soldat qui a été arrêté et accusé d’avoir donné à WikiLeaks des documents classifiés. Il est détenu dans la prison de la base des Marines de Quantico, en Virginie, depuis le 29 juillet 2010, après avoir été détenu pendant deux mois au Koweït. Pourtant, aucune accusation ne pèse pourtant sur lui. Il est virtuellement tenu au secret. Glenn Greenwald [1] a décrit de manière extrêmement critique les conditions dans lesquelles le jeune soldat est détenu, qui constituent « un traitement cruel et inhumain et qui, selon les normes de beaucoup de nations, sont assimilables à de la torture ».
Le Rapporteur Spécial de l’ONU sur la torture a commencé à enquêter pour déterminer si le régime d’isolement carcéral de Manning pourrait être qualifié de torture aux termes du droit international. Bien qu’il n’ait fait preuve d’aucun acte de rébellion depuis son arrestation en mai dernier, Manning est placé sous le régime de haute sécurité. Il est isolé dans sa cellule 23 heures sur 24, coupé de tout contact humain, même indirect, sans lecture ni aucune affaire personnelle. « Même à l’intérieur de sa cellule, ses activités sont soumises à de sévèrement restrictions ; on l’empêche même de prendre de l’exercice et il se trouve sous une surveillance constante pour renforcer ces restrictions », dit Glenn Greenwald. Par brimade, on lui dénie même le droit d’avoir un oreiller et des draps. Ses gardiens lui empêchent tout exercice et son sommeil est systématiquement interrompu.
Le Pentagone affirme cependant que les conditions de détention de Manning sont les mêmes que celles que peut connaître n’importe quel détenu, ce qui inclut la télévision, la lecture et l’activité physique sans contrainte. Mais selon un chercheur du MIT, David House, l’une des rares personnes à avoir pu rencontrer Manning à Quantico, ce dernier lui aurait déclaré qu’il n’avait qu’épisodiquement le droit de sortir et qu’en matière d’exercice sa seule possibilité se limite à être placé dans une pièce où il peut tourner en rond.
Manning se voit imposer les mesures qu’on destine aux détenus susceptibles de se suicider alors qu’un examen psychologique a clairement établi qu’il n’était pas suicidaire : il est constamment surveillé par des gardes ; avant de se coucher il doit se déshabiller et ses vêtements sont donnés aux gardes chaque soir ; il dort dans une « couverture de suicide » qui est, déclara-t-il à House, « identique en poids et en consistance aux vêtements de protection utilisés dans les laboratoires de radiologie, et en substance identique à un tapis rugueux et raide ». Selon Greenwald, les médecins de la prison lui administrent des antidépresseurs.
Un psychiatre, Jeff Kaye, déclara à David House après avoir rendu visite à Manning, qu’il est impossible de faire une évaluation complète de son état sans contact personnel, mais il ajouté que « l’isolement carcéral va lentement réduire l’état mental et physique de Bradley Manning ».
Selon Kaye, les effets de la détention a déjà ont déjà commencé à apparaître sur Manning – il semble avoir des difficultés de concentration et sa condition physique se détériore. Comme le note Glenn Greenwald, le régime d’isolement prolongé est « largement considéré dans le monde entier comme fortement néfaste, inhumain, et probablement même comme une forme de torture. »
Dans un article du New Yorker paru en mars 2009 intitulé « L’isolement permanent est-il de la torture ? » – le chirurgien et journaliste Atul Gawande rassemblait des avis experts et des anecdotes personnelles pour démontrer que, « tous les êtres humains ressentent l’isolement comme de la torture ». En soi, le régime l’isolement prolongé détruit progressivement l’esprit d’une personne et la conduit à la folie. Un article de mars 2010 dans le Journal de l’Académie américaine de Psychiatrie et de Loi explique que « le régime d’isolement est reconnu comme difficile à supporter ; en effet, les causes de stress psychologique tels que l’isolement peuvent être aussi cliniquement destructeurs que la torture physique ».
« Sachant que les Etats-Unis peuvent faire disparaître, et fait disparaître des gens à volonté dans des sites noirs, qu’ils les assassinent avec des drones invisibles, les emprisonnent pour des années sans le moindre procès même en sachant qu’ils sont innocents, les torturent sans pitié, et qu’ils agissent d’une façon générale comme un pouvoir impérial voyou au-dessus des lois, tout cela crée un important climat d’intimidation et de peur. Qui osera défier le gouvernement des Etats-Unis – même de manière légale – sachant qu’il pourrait agir au mépris des lois, avec violence, sans frein et sans crainte des répercussions ? » (Greenwald.)
Parlant des modalités habituelles d’incarcération définies par le droit international, Greenwald commente : « C’est le côté sombre du régime d’exception américain. Notre volonté de ne pas appliquer ces critères aux prisonniers américains rendit facile le refus d’appliquer la convention de Genève qui interdit de tels traitements aux prisonniers de guerre étrangers, au détriment de la position morale de l’Amérique dans le monde. De la même manière que la génération précédente d’Américains avait accepté la ségrégation légale, notre génération a accepté la torture légale. Et il n’y a pas de plus claire manifestation de cela que notre usage routinier de l’isolement carcéral. »
» Pétition » Stoppons la torture et la répression contre Bradley Manning
Sources : Bradley Manning Suffering Extreme Isolation Courageous Whistleblower « Physically Deteriorating » By Joshua Holland : AlterNet December 23, 2010. The Inhumane Conditions of Bradley Manning’s Detention By Glenn Greenwald : Salon December 15, 2010.
[1] Glenn Greenwald est un avocat, auteur et blogger états-unien. Il intervient sur le blog Salon.com où il traite de questions politiques et juridiques. Il est fait référence ici à un article publié le 15 décembre 2010 intitulé « The inhumane conditions of Bradley Manning’s detention ».
[2] Whistleblower signifie littéralement « celui qui siffle ». C’est quelqu’un qui avertit les autres sur une situation qu’il estime anormale, injuste, éventuellement contre l’avis de sa hiérarchie. Contrairement au délateur, le « lanceur d’alerte » avertit contre une menace mettant en danger la communauté.
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